Dix-huit ans déjà...

Avertissement : Cet article aborde le thème de la maladie ayant entraîné le décès de mon frère cadet.

Coucher de soleil sur Arlon

Le matin du six juillet deux mille huit, un dimanche, restera la date la plus douloureuse de toute ma vie. Ce matin-là, vers huit heures, j’ai reçu un appel de mes parents pour m’annoncer le décès de mon frère cadet qui avait à peine trente-deux ans… Un séisme sans nom!

Plusieurs mois auparavant, il avait déjà été hospitalisé pour une hépatite A mais les médecins n’avaient pas vu que le pancréas était sévèrement atteint. Du repos lui avait été prescrit pour se remettre de cette hospitalisation mais chassez le naturel et il revient au galop. Mon frère était voué corps et âme à son boulot d’expert-comptable auquel s’ajoutaient des cours dans une haute école, une chorale et était encore l’organiste dans une paroisse. Cet emploi du temps n’était pas de nature à aider à sa guérison et son épouse ne lui apportait pas beaucoup d’aide… Les repas du soir, c’était plus souvent des plats de la friterie que de la cuisine maison… Je reste convaincu que cet acharnement dans les activités professionnelles et autres était une échappatoire à une vie de famille au bord de l’effondrement. Ce qui le retenait, c’étaient ses deux enfants, mon neveu, qui avait huit ans à l’époque, et ma nièce qui venait de naître au début de l’année.

Mon frère et moi avions eu une dispute sur le fait qu’il ne prenait pas de temps pour respirer… j’étais en rage de le voir s’enfoncer dans cette boulimie de travail et activités et je l’avais mis en garde, je m’en souviens bien, qu’un jour, il se lèverait et ferait une attaque ou quelque chose du genre s’il continuait ainsi! Cette dispute avait eu lieu lors d’un rare dîner en famille où même là, un dimanche, le téléphone n’arrêtait pas de sonner : des clients qui avaient besoin d’un renseignement urgent… Sérieusement, le dimanche midi?!

Son épouse ne m’aimait pas parce que je disais ce que j’avais à dire. Et pour être honnête, je ne la portais pas dans mon cœur, incapable de tenir un ménage, de faire la cuisine, toujours dans les jupes de sa mère et fainéante. Je me suis toujours demandé ce qu’il lui avait trouvé… mais bon, ne dit-on pas que l’amour rend aveugle… à moins qu’il n’y ait une autre raison, j’y reviendrai plus loin.

Trois semaines avant la date fatidique, il avait été admis aux urgences un vendredi soir car il avait des douleurs insupportables dans l’abdomen. A l’hôpital, il a fallu insister pour que l’on daigne lui administrer quelque chose pour calmer les douleurs. Quelques jours plus tard, il était transféré aux soins intensifs, mis sous respiration artificielle et sous sédatif tant il était agité. Une pancréatite aiguë avait été décelée et le pronostic vital était engagé. Commencèrent trois semaines de stress intense mais je refusais de baisser les bras et même si je n’étais pas très porté sur la prière, je croyais à la puissance que celle-ci peut avoir. Malheureusement, elle n’aura manifestement pas été assez forte pour le sauver…

Travaillant à Arlon avec les horaires irréguliers propres au personnel de train et n’ayant pas de voiture, il m’était difficile d’aller le voir aussi souvent que j’aurais souhaité mais je prenais de ses nouvelles chaque jour sans exception. Lorsque j’allais le voir, j’étais dévasté de le voir inerte sur son lit, lui qui était toujours occupé à quelque chose.

Quelques jours avant son décès, il y avait eu une amélioration et il avait pu même quitter le lit et prendre place dans le fauteuil. Espoir immense que les choses allaient s’améliorer.

Le weekend, j’avais de la visite d’un ami qui venait de loin et à qui je devais faire visiter la ville. La nuit du samedi au dimanche, vers deux heures du matin, je me suis réveillé avec un sentiment curieux. Une impression bizarre, quasi indescriptible, un lien rompu, un fil coupé… J’étais troublé et parvins difficilement à me rendormir. Arriva la nouvelle le matin vers huit heures. J’ai, par après, fait le rapprochement avec le malaise de la nuit et aujourd’hui encore, il m’arrive fréquemment de me réveiller sur le coup de deux heures du matin…

Lors de cet appel du dimanche matin, pour la première fois, mes parents me dirent qu’ils avaient besoin de moi à leurs côtés alors que jusque là, j’avais été transparent, inexistant. Malgré la contrariété, je n’ai pas hésité à prendre la route de Liège. C’est l’ami en visite qui m’y a conduit pour aller plus vite.

Une fois arrivé, je me suis demandé dans quel mauvais film je jouais… La mère de ma belle-sœur en train de tout régenter et intimant à mon neveu de huit ans de se conduire en homme et que dorénavant, c’était lui qui devait veiller sur sa mère et sur sa sœur! Comment peut-on mettre une telle pression sur un gamin de huit ans qui vient de perdre son père de surcroît!? Je sentais la colère monter en moi… mais je me suis retenu… cela n’aurait servi à rien et ça n’était pas le moment.

De la part de mes parents, je n’ai pas eu beaucoup plus de réconfort… et j’ai du encaisser pas mal de choses… A peine arrivé, j’étais déjà redevenu transparent… inexistant. Je peux comprendre que dans la douleur on s’égare et que perdre un enfant est quelque chose dont on ne se remet jamais tout à fait mais perdre un frère, est tout aussi douloureux et je n’ai eu droit qu’à un peu de réconfort de ma grand-mère maternelle, comme toujours. Elle-même était dévastée car ce n’était pas logique qu’il soit parti avant elle…

Le boulot m’avait donné congé pour le lendemain mais je me sentais inutile et finalement, je me demandais pourquoi j’étais venu… je décidai donc de repartir vers Arlon et par chance, j’avais une collègue qui était à Liège en voiture et m’a proposé un lift. J’ai rappelé le boulot pour dire que je viendrais travailler le lendemain, je préférais avoir l’esprit occupé par autre chose. De toute façon, il n’y avait plus rien à faire!

L’enterrement avait lieu le mercredi. Et ce fut le début d’une série d’événements déroutants! A l’église, je me suis rendu compte encore une fois combien j’étais inexistant et transparent. On ne m’a pas demandé si je voulais dire un mot et je ne compte plus les personnes présentes qui me demandèrent qui j’étais par rapport au défunt… c’était comme si je n’avais jamais eu de frère… J’étais entre tristesse et colère d’être traité comme un étranger alors que c’était mon frère que j’enterrais! Je ne suis sans doute pas le seul à qui ce genre de choses est arrivée et je ne souhaiterais à personne, pas même à mon pire ennemi, de vivre une chose pareille!

Je ne m’étendrai pas sur le comportement de ma belle-sœur tout au long de la journée et jusqu’à la mise en bière… hurlant des “pourquoi m’as-tu abandonnée?” à tout bout de champ! Comme si mon frère avait décidé de mourir!

Je suis reparti peu après la mise en bière, tant je n’en pouvais plus de cette mauvaise comédie… tout comme ma grand-mère d’ailleurs.

J’ai eu le contre-coup plus tard et une partie de mes problèmes de santé viennent de cette épreuve. Il y a néanmoins du positif, de cette épreuve, j’ai gagné deux belles amitiés avec deux personnes rencontrées sur Internet et qui sont devenues des amis très proches, deux amitiés qui durent depuis dix-huit ans!

Ce n’était pas la fin des contrariétés familiales cependant… Quelques semaines plus tard, me voilà soumis à un interrogatoire en bonne et due forme de la part de mes parents. La cause? Ma chère belle-sœur avait découvert des mails sur l’ordinateur de mon frère concernant des réservations d’hôtel et des rendez-vous avec des hommes. Lorsque j’ai demandé à voir ces fameux mails, comme par hasard, elle les avait effacé dans la colère… Sérieusement? Elle qui à peine deux mois après le décès de mon frère avait déjà quelqu’un d’autre!!!

Et voici que mes parents entrent en scène et avec des accusations à peine voilées, veulent savoir si j’étais au courant et si oui, pourquoi je le leur avais caché!!! Le fait était que je n’étais pas au courant et que quand bien même j’aurais su, ce n’était pas à moi à en faire part. Point! Inutile de dire qu’ils n’ont pas été satisfait de ma réponse et le pire a été lorsqu’ils m’ont demandé s’ils étaient des monstres au point que mon frère ne se serait pas confié à eux. Mon cœur hurlait, que oui, c’était des monstres qui nous avaient maltraités psychologiquement pendant de nombreuses années mais ma réponse fut simplement qu’il y avait des sujets difficiles à aborder avec eux tant leur esprit était étriqué.

Mon frère et moi, n’étions pas souvent d’accord entre nous mais il y avait une chose sur laquelle nous pouvions compter l’un sur l’autre, c’était le respect de la vie privée de l’autre tout en sachant que l’autre serait là dans le besoin. J’ai toujours eu le sentiment que mon frère s’était sacrifié et avait gâché sa vie pour vivre une vie qui n’était pas la sienne et donner des petits-enfants à mes parents puisque moi, je ne leur en donnerais pas… Vous comprendrez que je ressens une certaine culpabilité par rapport à tout cela alors que je ne devrais pas, en fin de compte. Si mes parents n’avaient pas exercé des pressions concernant le mariage et d’avoir des petits enfants, sa vie aurait sans doute été toute autre et il serait peut-être toujours en vie…

Depuis dix-huit ans, je traîne ce poid immense et je n’ai pas encore vraiment réussi à faire mon deuil… avec une double culpabilité : je n’ai pas dire lui dire au revoir, le cercueil ayant du être refermé très vite et le sentiment qu’il a sacrifié sa vie…

Il y a aussi la manière dont il a été soigné qui reste questionable jusqu’à ce jour… J’ai bien tenté d’en savoir plus auprès des médecins de l’hôpital (qui ne reconnaîtront jamais qu’ils ont commis une erreur de jugement – pour eux, mon frère était alcoolique – et qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait dès le début de l’hospitalisation, voire qu’ils avaient loupé la pancréatite quelques mois auparavant)… mais contre les médecins, c’est un peu être comme Don Quichotte… C’est aussi une triste réalité. Il me faudra rester avec cette cause de décès : septicémie due à une nécrose totale du pancréas et d’autres organes.

En perdant mon frère, j’ai perdu l’unique personne de la famille, hormis ma grand-mère maternelle, qui m’acceptait tel que j’étais et qui prenait ma défense et qui me rendait moins transparent et moins inexistant.

Mes neveu et nièce, je ne les vois plus, je suis persona non grata, un mauvais exemple aux yeux de ma belle-sœur. Subir l’homophobie dans sa propre famille, c’est le pire qui puisse arriver… mais ça, cela fait longtemps que j’ai décidé de ne plus m’en inquiéter. Et si mon neveu et ma nièce avait voulu, ils auraient pu me contacter, ils ne l’on jamais fait. et lorsque je les voyais chez mes parents, une tension, un malaise était palpable de leur côté.

Depuis 2008, la première semaine de juillet est un moment difficile à passer et j’espère que d’avoir, pour la première fois, mis par écrit mes ressentis, j’arriverai enfin à trouver une certaine forme de paix et à avancer. Pas un jour, que je ne pense à lui. Nul besoin de visite au cimetière pour ça! Penser à lui, me donne l’impression qu’il est toujours vivant quelque part au fond de mon cœur, c’est peu et c’est déjà beaucoup!

Un mot, pour finir sur la photo en début d’article : pendant plusieurs jours après l’enterrement, j’ai été au belvédère à Arlon m’asseoir sur un banc pour regarder le coucher du soleil, c’était un des rares moment où j’arrivais à m’apaiser; j’y repense à chaque fois que j’y passe.

Mon frère et moi sur la plage

Une photo du temps de l’insouciance sur la plage en vacances à la mer du nord où nous construisions d’immenses châteaux de sable.

#blog #deuil


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