Un coming-out par bande-dessinée...

⚠️ Mise en garde : dans cet article, il est question de coming-out mais aussi d’homophobie parentale.

Introduction

Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais fait de coming-out au sens où il n’y a pas eu de moment solennel… Pas de “J’ai quelque chose d’important à vous dire” chez moi. Pas un mais des dizaines de coming-out tout au long de ma vie sans grand effet d’annonce!

Quand j’y repense cependant, c’est par le truchement de la bande dessinée que je réalisais en 1984-1985 que j’ai fait mon plus beau coming-out! De manière naturelle, sans complexe et sans me poser de question, par l’intermédiaire de mes personnages dont l’un deux s’appelait… Éric et qui n’était autre qu’une version adulte de l’adolescent que j’étais.

Une histoire que je vais vous conter ici...

Kevin & Éric

Pour ma première vraie bande dessinée, je n’avais pas cherché bien loin pour les personnages, j’avais pris des acteurs, des sportifs, un des maîtres-nageurs de la station balnéaire où je passais les vacances, des potes de classe et moi-même donc… C’est d’ailleurs en juillet 1984 que j’avais commencé cette bande dessinée se déroulant à la côte belge.

Pour l’époque, et aussi bizarre que cela puisse paraître aujourd’hui, un duo masculin comme personnages principaux d’une bande dessinée n’avait rien d’extraordinaire : Tintin et Haddock, Spirou et Fantasio, Tif et Tondu, … Les duos mixtes ou les duos féminins étaient rares voire inexistants! Un des premiers “couples” en BD furent Natacha l’hôtesse de l’air et son inséparable Walter, son collègue gaffeur. Il n’y avait jusqu’alors rien de surprenant dans ma bande dessinée.

Non, l’événement, qui a posteriori est clairement une indication de mon orientation sexuelle et de l’acceptation de celle-ci apparaît dans quatre cases d’une plache réalisée un an plus tard : l’ennemi de mon duo d’aventuriers est retrouvé mort et il s’avère que c’est le frère de Kevin. Une sombre histoire de vengeance après une trahison. Une case montre clairement deux hommes enlacés. Élément plus troublant, c’est la réaction du père qui chasse son fils homo. Sur le moment même, je dois avoir été inspiré d’une scène du feuilleton Dynasty où il y avait un personnage homo répondant au nom de Steven Carrington mais aujourd’hui, je me demande si inconsciemment, il n’y avait pas déjà une crainte instillée dans mon esprit sur la réaction qu’auraient mes parents. Difficile à dire. Cependant, ces cases sont pour moi un témoignage de mon interrogation inconsciente à propos de mon orientation sexuelle et l’implication de celle-ci.

Ce qui me frappe plus encore aujourd’hui, c’est que personne n’ait réagi en voyant ces cases car je publiais cette BD, sous forme de fanzine que et je vendais pour me faire un peu d’argent de poche et mes principaux lecteurs étaient quand même la famille. N’ont-ils pas voulu voir? N’ont-ils pas regardé? La deuxième option est la plus vraisemblable… ma mère n’avait, par exemple, aucun intérêt pour mes dessins, mon père, à peine plus!

Voici les quatre cases en question.

Quatre cases de bande dessinée où il est question d'homosexualité et d'homophobie

Au niveau des dialogues, il y a deux choses assez antagonistes : d’une part, il y a un dialogue entre les deux amants qui est d’une banalité sans nom (j’avais 15 ans et aucune expérience encore!) mais la réaction du père et le mot “tapette” qu’il emploie, je pense savoir pourquoi je l’ai utilisé.

Un jour, j’étais avec mes parents dans le piétonnier d’Oostende et alors que nous passions devant le magasin de vêtements C&A, je vois dans la vitrine une belle chemise couleur lilas pastel, c’était la mode de l’époque. Je fais part que je la trouve belle. La réponse de ma mère a été d’une violence verbale rare et m’a infligé une honte sans nom: “Je ne veux pas de tante à la maison!”. Rien que d’y penser, je revois les regards des passants sur moi ou sur ma mère, peut-être sur les deux… mais je ressens toujours toute l’homophobie de ma mère comme si c’était hier! Car oui, je peux le dire sans hésiter, ma mère est profondément homophobe voire pire… vous savez ce mot commençant par “f” (J’en reparlerai dans un autre billet).

Cette violence verbale m’a fait plus mal que mille gifles et a laissé une trace indélébile dans ma mémoire. Bref, ça ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices… mais je préférais ignorer… enfin, j’essayais…

1988

Les années passent, j’ai mes premières expériences et je n’ai plus de doute sur mon orientation sexuelle. Personnellement, je n’ai pas de problème et les quelques personnes qui savent, sont cool avec ça et bienveillantes, ce qui pourrait me donner l’envie, malgré tout, de faire un coming-out. J’en ai assez d’entendre mes parents, et ma mère surtout, dénigrer à qui mieux mieux les homos qu’on voit à la télé, en rue, … et surtout les questions du genre “quand est-ce que tu nous ramènes une copine?”…

A l’école, j’ai un très bon ami, Philippe, qui, j’en suis certain est homo mais ne s’accepte pas… Il sombre dans la dépression. Je lui apporte les notes de cours et lui tient compagnie. Je lui fais part de mon désir de tout balancer comme ça d’un coup à mes parents…Il m’en dissuade craignant que je me retrouve à la rue… Sur le moment même, je trouve qu’il n’a pas tort… mais d’un autre côté, j’étouffe littéralement dans ce milieu familial hostile… Evidemment, j’aurais pu trouver refuge chez ma grand-mère maternelle mais ça aurait eu pour conséquence de la mettre en porte à faux vis-à-vis de sa fille et je ne voulais pas lui imposer ça, elle en avait déjà assez bavé dans la vie…

Je continue donc ma vie, en cachette pour mes parents, et ouvertement pour la plupart des autres, y compris mes camarades de classe. Une école d’art a peut-être l’avantage d’être fréquentée par des personnes plus ouvertes d’esprit, y compris les professeurs.

Au début de la vingtaine, je deviens majeur et peux dès lors fréquenter des endroits qui m’étaient jusqu’alors interdits et je ne me prive pas. Mes parents ne remarquent rien, preuve pour moi de leur inintérêt pour la vie des autres... Arrive un jour où je fais une rencontre avec un gars dix ans plus âgé que moi. Nous décidons de nous revoir et ainsi commence ma première longue relation, c’était en 1991 et j’étais au service civil à l’Université de Liège.

Sortie du placard

Même s’il y avait beaucoup de personnes qui connaissaient ou avaient deviné mon orientation sexuelle, la plupart, pour ne pas dire toutes, s’en fichaient royalement, sans doute avoir fait mon service civil en faculté de psychologie sociale m’aura aussi aidé. J’ai pu trouver des ressources pour comprendre et achever le processus d’acceptation. Je me souviens aussi avoir eu un énorme crush pour un des assistants dans le service de psychologie cognitive où je servais de cobaye volontaire pour des expériences. Thibault, un charmant garçon, était loin de me laisser indifférent et malgré que je foirais ses expériences avec des résultats hors normes, il m’appelait malgré tout souvent pour participer à d’autres tests… Je n’ai jamais oser faire le premier pas… timidité maladive quand tu nous tiens! Malgré tout, je ne l’ai jamais totalement oublié et ça reste un souvenir teinté de douce mélancolie.

Entre 1991 et 1992, j’ai passé plusieurs fois quelques jours chez une cousine de ma grand-mère qui habitait près de Maastricht aux Pays-Bad. J’envisageais même de partir vivre là-bas, le pays me semblant plus ouvert que ne l’était la Belgique de l’époque…

Un jour de juillet 1992, la cousine de ma grand-mère m’a demandé de but en blanc, un matin, si j’étais homo. Comme d’ordinaire, lorsque l’on me posait la question, j’ai répondu avec autant de franchise et d’aplomb, que oui, j’étais homo. Elle m’a répondu qu’ils s’en doutaient, son mari, son fils aîné et elle-même mais que ça ne changeait rien… Bon, la réalité a été un peu autre… puisque je n’ai jamais plus été invité.

Mes parents étant en vacances en ce même mois de juillet, je logeais chez ma grand-mère et voilà qu’à peine rentré qu’elle vient avec la même question! Coïncidence ou est-ce que sa cousine lui avait téléphoné, je n’ai jamais pu le savoir. Bien sûr, pour ma grand-mère, qui en avait vu d’autres dans sa vie, ça n’était pas une catastrophe, tout ce qu’elle voulait, c’est que je sois heureux. Elle se doutait bien de quelque chose car à chaque Gay Pride à Bruxelles, elle avait cru me voir… ce qui était impossible, je n’ai jamais participé à une Gay Pride et certainement pas à cette époque!

Ce qui m’a le plus marqué, c’est lorsqu’elle m’a fait part de ses craintes quant à la réaction de sa fille, ma mère donc, le jour où elle apprendrait que j’étais homo… Cela a été notre secret pendant une bonne année, elle avait même proposé de venir avec mon ami chez elle pour plus de tranquilité.

1993

A la sortie du service civil, je devais être engagé aux chemins de fer mais ma myopie a été le facteur qui m’en a empêché et je me retrouvais à devoir rester chez mes parents plus longtemps que prévu… De plus, en période de récession économique, pas facile de trouver un job… J’ai même été jusqu’à Londres pour en décrocher un, tout faire pour partir loin de mes parents tant je n’en pouvais plus!

Un soir d’août, alors que je rentre avec le dernier train, après avoir passé la journée avec mon ami, mes parents m’attendent dans le salon plongé dans la pénombre. Bizarre, d’autant que d’ordinaire, ils sont déjà au pieu quand je rentre puisque j’ai ma clé.

Tu n’as rien à nous dire?” est leur bonsoir… Sur le moment, je ne comprends pas… alors la question se fait plus précise : “Est-ce que ton ami, c’est juste un ami ou plus?”. Bon, le moment de vérité est là, et je ne vais pas reculer ou nier, pas devant eux, peu m’importe ce qui arrivera, je suis prêt! Et je leur dis, simplement que oui, c’est plus qu’un ami.

Mon père, comme à son habitude, n’a pas réagi plus que ça… il n’a jamais eu beaucoup d’intérêt pour moi, c’était sa façon de me punir du fait que je ne voulais pas suivre les choix qu’il entendait faire à ma place pour ma propre vie. La réaction de ma mère a été conforme à ce que j’attendais : “Mais qu’est-ce qu’on a mal fait?”… Je n’ai même pas essayé de lui expliquer qu’il n’y avait rien de mal, qu’il n’y a rien de mal fait, ni de coupable, que sais-je? Cela n’aurait, de toute façon, servi à rien.

Mon père a ajouté qu’il ne voulait plus que j’ai des relations intimes sous son toit. Comment il savait? Il avait fouillé dans la poubelle et avait trouvé un préservatif usagé! Non, mais franchement?!

Les jours qui ont suivi, ont été bizarres… aucun des deux n’a à nouveau abordé le sujet et pour ma part, je n’estimais pas à avoir à me justifier de quoi que ce soit. Mon frère cadet, lui s’en moquait littéralement que je sois homo ou pas, d’ailleurs, il était déjà au courant depuis un moment, c’était notre complicité et notre pacte, toujours là l’un pour l’autre face à nos parents et il n’a pas failli et à aucun moment je n’ai imaginé qu’il aurait vendu la mèche et m’aurait trahi! Ou alors, plus grave, il aura subi des pressions de mes parents… Laissons le bénéfice du doute!

Heureusement pour moi, peu de temps après, j’ai eu un premier job plus ou moins stable et ai profité pour lever le camp de chez mes parents et vivre ma vie en mettant toujours un peu plus de distance entre eux et moi et en me constituant une famille de rechange avec quelques personnes que j’appréciais et qui m’appréciaient. (J’y reviendrai aussi).

Ma mère a continué d’être homophobe et mon père, je n’ai jamais su…

Conclusion

Voilà, comment s’est déroulé un coming-out qui n’en était pas un! Tout au long de ma vie, j’ai du être suffisamment à l’aise avec mon orientation sexuelle au point que beaucoup de mes collègues venaient me trouver en me demandant si c’était vrai ce qu’on disait à mon propos. Je répondais toujours le plus simplement du monde : oui, c’est vrai ce qui me valait comme réponse : “en te voyant, on ne croirait pas”! Ce genre de réaction est assez typique et je ne m’en suis pas formalisé outre mesure… les stéréotypes ont la vie dure!

Comme toujours, je suis intéressé par vos retours. Chacun aura vécu sa sortie du placard d’une manière ou d’une autre (ou pas du tout) mais la chose la plus importante, ce n’est pas le coming-out, c’est essayer d’être heureux, en accord avec son être profond et bienveillant envers soi.

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Les écrits de ce blog reflètent les opinions de l'auteur sur les sujets abordés à travers le prisme de son vécu et de son ressenti.

Merci pour votre lecture.

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