L'Ecclésiaste (Qohelet), réflexions sur le premier chapitre
Introduction
Ayant évoqué ce texte récemment lors d’une discussion autour d’un article de blog publié par un ami et les réponses qui s’en sont suivies et par le fait que la lecture “continue” de la bible dans “Pain Quotidien” entame ce 16 septembre la lecture et le commentaire de ce livre, une coïncidence qui me donne l’occasion de me pencher sur un texte peu connu et pourtant omniprésent et d’une actualité brûlante!
“Vanitas vanitatum et omnia vanitas”
Cette locution latine, que l’on peut traduire par “vanité des vanités, tout n’est que vanité”, tout le monde l’a entendue au moins une fois dans sa vie mais qui sait qu’il s’agit du second verset du livre de l’Ecclésiaste (ou Qohélet), un des livres sapientiaux de l’ancien testament?
La rédaction de ce livre est traditionnellement attribuée au roi Salomon, fils du roi David, qui a régné au Xe siècle avant notre ère et par conséquent, l’écrit daterait de la même période. Néanmoins, plusieurs experts voient trois parties distinctes dans la rédaction et donc au moins trois rédacteurs. Quant à la date de rédaction, elle pourrait être plus récente (IVe-IIe siècles avant notre ère). Certains y voient un dialogue entre la vanité, la sagesse et Dieu pour y expliquer certaines contradictions du texte (optimisme, pessimisme présents dans le texte).
Quand un texte antique est d’actualité
On pourrait penser que ces textes anciens n’ont plus grand chose avec notre époque moderne et pourtant, ce premier chapitre divisé en deux parties : le cycle de la vie et la sagesse humaine offrent de saisissants parallèles avec notre société moderne et apportent peut-être aussi des réponses à nos interrogations.
Pour le texte biblique, je reprends, comme d’habitude la version Segond 21 éditée par la société biblique de Genève qui est ma référence habituelle car il s’agit d'une traduction de l’original avec les mots d’aujourd’hui, ce qui peut expliquer des différences avec d’autres traductions.
Comble de l’inconsistance, dit l’Ecclésiaste, comble de l’inconsistance, tout n’est que fumée !
Ce verset est une autre traduction du paragraphe précédent mais le sens en est plus révélateur me semble-t-il. Dans nos vies, on nous impose, on nous formate, on nous encourage à faire un maximum d’expériences, de tout vivre, tout découvrir… c’est encore plus vrai pour ceux qui sont parents… Que d’injonctions envers eux à propos de leur progéniture… Il faut un tas d’activités mais pour quoi? Souvent, on se lance à corps perdu dans une activité pour au final l’abandonner très vite…
Quel avantage l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Question existentielle si l’en est! Pourquoi se donner tant de peine? Si c’est pour une satisfaction personnelle, c’est plutôt positif je trouve mais si c’est pour faire comme tout le monde ou pour être bien vu de son patron, de ses amis, de sa famille, est-ce que l’on en retire la même satisfaction? Cela peut paraître égocentrique voire égoïste mais faire quelque chose dans le seul but d’être accepté de ses pairs n’est-il pas la chose la plus affligeante qui soit? Tout ce qui rend notre vie meilleure et nous fait nous sentir bien est une bonne chose, il n’y a pas de honte à avoir pour autant que ça ne serve pas à asservir les autres ou à s’isoler des autres, si cela nous permet de faire profiter d’autres de nos découvertes, de nos expériences, c’est une très bonne chose. Tout ce que l’on fait devrait avoir un seul but : faire profiter le bien commun (et pour les protestants : Soli gloria Deo – la gloire seule à Dieu)
Une génération s’en va, une autre arrive et la terre est toujours là.
C’est un des plus grands malheurs de l’humain… en tout cas pour ceux qui se croient indispensables ou qui pensent que le monde ne tournera plus sans eux… rien n’est plus faux évidemment et plus vite, on s’en rendra compte, mieux nous nous porterons. J’entends souvent des personnes parler de leur peur concernant ce qu’il arrivera de leurs biens à leur mort (j’en ai fait partie!)… Arrêtons donc de nous inquiéter pour nos bien matériels que l’on accumule avec le temps et qui, au mieux, finiront dans les archives d’un musée, au pire à la déchetterie… c’est dur mais c’est la réalité!
C’est comme d’avoir peur de la fin du monde. Je comprends que c’est angoissant au vu de ce que nous vivons en notre époque mais avoir peur ne résoudra rien… et même si nous devions disparaître de la surface de la planète, elle continuera d’exister et dans quelques dizaines milliers d’années, l’humain ne sera plus qu’un vague souvenir… Nous ne serons pas les premiers à disparaître ni les derniers sans doute… nous serons juste les premiers à avoir compris ce qui nous arrive et ne rien faire pour l’empêcher… mais une fois encore, avoir peur ne va rien résoudre…
Le soleil se lève, le soleil se couche, il soupire après l’endroit d’où il se lève de nouveau.
Un parole pleine de bon sens et immuable, le soleil se lève toujours à l’est et se couche à l’ouest. Rien de magique à cela, c’es du à la rotation de la terre sur elle-même. Les anciens ne le savaient pas mais plus que le sens propre à cette parole, c’est le sens métaphysique qui est intéressant : il est des choses immuables sur cette terre et quand bien même nous voudrions les changer, cela nous serait impossible!
Le vent se dirige vers le sud, tourne vers le nord, puis il tourne encore et reprend les mêmes circuits.
De nouveau, les anciens avaient une intuition qui s’est vérifiée avec le temps, les vents suivent des courants sur la planète. A l’échelle humaine, c’est que finalement, nous aussi, nous suivons souvent des itinéraires que nous reproduisons inlassablement… ne dit-on pas chassez le naturel, il revient au galop? C’est un peu dans ce sens que je vois ce verset. On ne s’en rend pas souvent compte mais nous tournons souvent en rond et lorsque nous prenons des résolutions, comme au nouvel an par exemple, très vite, nous retombons dans nos anciennes habitudes? Il est très difficile de rompre définitivement ces routines… Ces rechutes sont néanmoins source d’espoir car on peut tenter à l’infini et on peut espérer changer pour de bon à la fin mais ce verset sonne comme un rappel à l’ordre et à la réalité.
Tous les fleuves vont à la mer, mais la mer n’est pas remplie et ils continuent d’aller vers leur destination.
Ici aussi, les anciens n’avaient que des intuitions et avaient, sans le comprendre, mis au jour le cycle de l’eau sauf qu’ils n’avaient pas encore (?) saisi que c’est la même eau qui se recycle infiniment.
A notre échelle, je dirais, que quelque soit le chemin de vie que l’on emprunte, on arrivera à la même et unique destination pour chaque être vivant : la mort! C’est notre destination commune et personne n’y échappe même les plus riches, mêmes les plus mauvais ou les meilleurs des humains.
Tout est en mouvement, plus qu’on ne peut le dire. L’œil ne sera jamais rassasié de voir et l’oreille ne sera jamais remplie au point de ne plus pouvoir écouter.
Il est difficile pour nous humains d’appréhender certains mouvements, ainsi, notre planète se déplace à près de 30 km/sec mais nous ne sentons rien pas plus que nous ne sentons qu’elle tourne sur elle même! Tout l’univers est en mouvement tel un mécanisme géant d’horlogerie parfaitement réglé. Décidément, le rédacteur de ce texte avait beaucoup d’intuition sur les phénomènes physiques et naturels du monde qui l’entourait!
La seconde partie du verset résonne particulièrement en moi et par rapport à ce que j’ai lu ailleurs. Le besoin de tout savoir, l’envie de découvrir de nouvelles choses, la boulimie d’information, d’apprentissage, la curiosité sans fin ne peuvent jamais être entièrement satisfaites car il est impossible de tout savoir, de tout comprendre, de tout faire. Il y aura toujours quelque chose de nouveau à voir et à entendre mais devons-nous obligatoirement nous enfoncer dans tous les sujets qui nous intéressent au point que cela ne devienne indigeste? Un esprit curieux et les personnes hyperactives le savent mieux que quiconque, on a jamais fini de faire le tour de la question et une réponse engendre dix nouvelles questions… , on découvre presque quotidiennement un nouveau sujet d’exploration, cela peut devenir problématique avec le temps. J’en sais quelque chose, ayant été moi-même touché par cette boulimie et cela demande un effort quasi surhumain de se défaire de cette manie morbide. Oui, morbide car elle peut engendrer du mal-être. Les algoritmes de suggestion sur certaines plateformes par exemples, sont des armes redoutables en ce sens qu’outre le fait qu’ils vous enferment dans des bulles, ils vous proposent à l’infini de nouveaux contenus…
L’actualité peut aussi être une source de stress, surtout dans le monde anxiogène dans lequel nous vivons et pour peu que l’on soit curieux et qu’on ait envie de comprendre, on peut là aussi se perdre dans les méandres de la boulimie informationelle et finir par être victime de fatigue informationnelle ou même être en état de désespérance.
Sachant que nos oreilles, nos yeux (et notre cerveau) ne sont jamais rassasiés, il faut mettre en place des mécanismes pour nous protéger et le meilleur moyen est de se limiter, de ne pas chercher à tout savoir, se contenter des réponses qu’un ami vous donne sur un sujet et éventuellement en discuter avec lui si des points sont obscurs mais en tout état cause, limiter les temps d’exposition à tous les contenus qui pullulent sur Internet. Internet est à la fois formidable et diabolique! Avant Internet, on avait que la télé, la radio et les journaux pour nous informés en plus des livres savants que l’on pouvait acheter ou consulter à la bibliothèque publique ou scolaire. Aujourd’hui, on a accès à un nombre infini de contenus et d’informations et notre cerveau ne peut plus faire le tri tant il est sollicité, il risque l’implosion!
Je ne dis pas qu’il ne faut s’intéresser à des sujets et ne pas être curieux mais il faut savoir poser des limites à ce cerveau qui n’en a jamais assez pour notre bien!
Ce qui a existé, c’est ce qui existera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Si l’on dit à propos de quelque chose : « Regarde ceci, c’est nouveau », en réalité cela existait déjà dans les siècles précédents.
On ne se souvient pas de ce qui est ancien, et ce qui arrivera par la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard.
Ces trois versets sont plus obscurs mais je pense que dans l’ensemble, ils sont assez cohérents et si l’on regarde froidement l’histoire humaine, force est de constater que de tout temps il y a eu quelques personnages qui ont marqué (en bien mais souvent en mal) leur époque, que l’histoire humaine est un éternel recommencement avec des avancées et aussi des retours de bâtons et que l’humain, malgré toutes ses capacités a tendance ne pas retenir les leçons du passé.
Notre société nous en donne des exemples chaque jour… au point d’alimenter des parallèles avec des situations déjà vécues… parallèles parfois scabreux d’ailleurs mais c’est un autre débat.
Ce premier chapitre se termine par les paroles de l’Ecclésiaste qui résume les versets précédents sous l’angle de son expérience personnelle :
La sagesse humaine
12 Moi, l’Ecclésiaste, j’ai été roi d’Israël à Jérusalem. 13 J’ai appliqué mon cœur à rechercher et à explorer par la sagesse tout ce qui se fait sous le ciel : c’est une occupation pénible que Dieu réserve aux humains. 14 J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil et j’ai constaté que tout n’est que fumée et revient à poursuivre le vent. 15 Ce qui est courbé ne peut pas se redresser et ce qui manque ne peut pas être compté. 16 Je me suis dit : « J’ai augmenté et développé la sagesse plus que tous ceux qui ont dominé avant moi sur Jérusalem, et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de connaissance. » 17 J’ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse, mais aussi la folie et la stupidité. J’ai découvert que cela aussi, cela revient à poursuivre le vent. 18 En effet, avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa connaissance augmente sa souffrance.
Ecclésiaste 1 (Segond 21) https://app.bible.ch/CA6B
Je retiens surtout le verset 18 car il est on ne peut plus vrai. En effet, le sage ne peut que pleurer face à la désolation qui nous entoure : les guerres, les famines, les génocides, la crise climatique, la précarité dans nos villes et nos campagnes, … et celui qui cherche des réponses, des explications, qui cherche à comprendre ne peut que souffrir de constater qu’il est bien impuissant face à la marche du monde.
Que faire alors? Laisser tomber? Non, certainement pas mais être conscient que l’on ne pourra pas, seul, changer le monde, que l’on a des moyens limités dont il faut user car le défaitisme n’est pas une option mais en veillant à se préserver soi-même car, croyez-en mon expérience, il n’y aura personne ou presque le jour où vous irez mal et il est des chutes très douloureuses dont on se remet difficilement et au prix d’efforts titanesques! Mais, on peut en sortir et vivre sereinement et pleinement investi dans le monde qui nous entoure sans se laisser emporter par la vague!
Et Dieu dans tout ça?
Voilà une bonne question! Pour le protestant libéral et libre-penseur que je suis, loin de tous les dogmes de l’église catholique, la question de Dieu est secondaire. Je ne suis même pas sûr qu’il existe, du moins pas dans la forme que l’on aime à lui donner, c’est-à-dire, un veil homme barbu perché dans le ciel et qui compte mes fautes pour me juger au jour de ma mort. Non, pour moi, Dieu est un concept abstrait, une vue de l’esprit, une étincelle d’éternité présente au fond de mon âme et de mon corps. Ne sommes-nous pas tous de la poussière d’étoile, formés d’atomes qui se composent, se décomposent et se recomposent? Qu’ont été mes atomes avant que je ne sois qui je suis?
Dieu, j’en ai fait l’expérience, au fond de moi, dans cette église abbatiale, en 2011, il y a près de quinze ans (j’en ai parlé ailleurs). En fait, on ne peut rencontrer Dieu que lorsqu’on est face à soi-même, au plus profond et totalement démuni, que l’on a plus rien à perdre. C’est là, au fond de soi qu’on le trouve et qu’il nous attend. Jésus est le chemin vers le Père dit-on et c’est une des rares choses de la religion que j’admets : le chemin d’humilité et d’amour du prochain est le seul chemin pour parvenir à Dieu et l’enseignement de Jésus (qu’il soit véridique ou inventé de toute pièce, peut importe) est le moyen.
Alors, à ceux qui attendent et questionnent Dieu pour savoir pourquoi, il n’intervient pas, qu’il ne répond pas, je voudrais dire qu’ils peuvent attendre très longtemps encore, il ne se manifestera pas car ce n’est pas un être, c’est l’incréé qui est au fond de chacun de nous, c’est là qu’est la force du changement.
Ces propos sont très gnostiques et cette conclusion est inspirée par ma lecture de l’évangile de Thomas, un des évangiles apocryphes trouvé dans les grottes de Qumran et dont je termine la lecture. Un évangile dont j’aurai l’occasion de parler prochainement et qui permettra, à vous mes lecteurs, de mieux comprendre ce que je viens d’écrire ci-avant.
Conclusion
Le premier chapitre du livre de l’Ecclesiaste, un texte qui a entre 2500 et 3000 ans, révèle des vérités immuables et montre combien les anciens avaient des intuitions sur le monde qui les entourait. Beaucoup de ces constatations, remarques, conseils sont toujours d’actualité dans notre XXIe siècle perturbé et nous invite à nous poser et à nous poser certaines questions sur le déroulement de notre vie et la vanité, l’inconstance de tout ce qui nous entoure…
C’est aussi une réponse de sagesse face aux injonctions de notre société moderne de performance, de culte de la personnalité, d’optimisation de tout et de rien et une invitation à dire STOP quand ça va trop loin.
Alors oui, le sage est probablement plus triste que les autres et celui qui augmente sa connaissance souffre plus que celui qui se contente de vivre sa vie sans se poser de question mais la sagesse pourra nous aider aussi à avancer mais sans se brûler les ailes.
Les écrits de ce blog reflètent les opinions et les réflexions de l’auteur se basant sur son propre parcours et ses propres connaissances acquises au fil du temps . Ils ne constituent en aucun cas une vérité absolue, au mieux ils se veulent matière à réflexion personnelle.
Merci pour votre lecture.
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