Une journée dans le silence d'une abbaye

Sept fois par jour je te célèbre à cause de tes justes sentences. Ps.119,164 (Segond 21)

Si vous avez déjà fait une retraite dans une abbaye, vous saurez déjà un peu comment cela se passe pour l’hôte et pour le moine mais si vous n’avez jamais séjourné en abbaye, je vous propose de jeter un petit coup d’œil en coulisses.

Pour ce faire, et comme on ne parle bien que de ce que l’on connaît, je me baserai sur mon expérience et sur l’abbaye Saint-Maurice de Clervaux au Grand-Duché de Luxembourg. En effet, chaque abbaye a sa spécificité et l’organisation des offices peut (un petit peu) varier.

Je me rappelle la toute première fois que j’effectuai un séjour en abbaye, c’était en mars 2012 et comme pour toute première fois, il y a un mélange entre une certaine appréhension et une certaine impatience aussi. Ce n’est pas anodin de ce couper du monde, ne fut-ce que quelques jours et la vie en abbaye, c’est une organisation particulière rythmée par les temps de prière.

La situation de l’abbaye sur les hauteurs de la petite ville luxembourgeoise accentue encore cette coupure.

Bien sûr, on arrive pas à l’improviste, enfin de manière générale car la règle de Saint-Benoît prévoit que l’on doit toujours se tenir prêt à accueillir quelqu’un qui frapperait à la porte du monastère et l’accueillir comme le Christ comme il est dit dans le chapitre 53 : Tous les hôtes qui arrivent seront reçus comme le Christ, car lui-même dira un jour :  J’ai demandé l’hospitalité et vous m’avez reçu. (Mt 25, 35)  À tous on témoignera l’honneur qui leur est dû, surtout aux proches dans la foi (l’expression domesticis fidei désigne ceux qui font tout particulièrement partie de la maison — domus — de l’Église, par exemple les clercs et les moines) (Ga 6, 10) et aux pèlerins. (traduction de Germain Morin et révisée par Philibert Schmitz, tout deux de l’abbaye de Maredsous en Belgique).

En règle générale, il y a un portier, un moine chargé d’accueillir les hôtes et visiteurs, c’est le premier contact avec l’abbaye. Les communautés se réduisant parfois à peau de chagrin, cette fonction de portier peut parfois être partagée par un autre frère. Le portier informe alors le père hôtelier de votre arrivée et c’est ce dernier qui vous mènera à votre chambre et vous donnera les principales informations pour que votre séjour se passe pour le mieux. Dans la chambre, une feuille reprend l’horaire de la journée.

Ce qui frappe de prime abord, c’est le silence qui règne dans ces grandes bâtisses.

La chambre est sobrement aménagée : un lit d’une personne, une table de chevet, une petite garde-robe, un bureau, un fauteuil et une chaise au bureau. Un évier avec l’eau courante pour la toilette (les douches sont communes sauf pour deux chambres).

Contrairement aux hôtes, les moines ont des tâches diverses et qui sont réparties entre les frères car l’abbaye, c’est une petite entreprise. Certains aident à la ferme, d’autres assurent le nettoyage de la partie réservée aux moines (aucune femme n’est tolérée dans cette partie!), d’autres encore s’occupent du magasin, de la vente de café (à l’époque) et de jus de pommes, etc…

Avec le temps, il arrive que certains hôtes participent activement à la vie de l’abbaye en rendant des services et par cela, vivent un peu la vie des moines.

Le déroulé de la journée

Ainsi, après une première nuit où le seul bruit qui parvient, ce sont les trains qui passent dans la vallée, la sonnerie (une sonnette) retentit faiblement à cinq heures. Les yeux encore embrumés, il est grand temps de se préparer pour assister au premier office du jour qui début à 5 h 15 :

Les vigiles

C’est un office plus ou moins long divisé en deux parties, trois le dimanche. Selon le schéma utilisé pour la lecture du psautier monastique, le nombre de psaumes est différent mais le but est la récitation de l’entièreté des psaumes (150) sur la semaine et ce de semaine en semaine tout au long de la vie monastique.

A Clervaux, les moines suivent le schéma B.

Les toutes premières paroles sont “Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange” par trois fois et ensuite vient le psaume d’Invitatoire suivi d’une hymne. Seulement après, commence la récitation des psaumes. A la fin du Ier nocturne, un moine lit un passage assez long de l’écriture selon là aussi un schéma fixe qui se répète d’année en année.

Après une courte pause, nouvelle récitation de quelques psaumes suivie d’une lecture patristique (un commentaire des pères de l’église le plus souvent) et d’un moment de silence et l’office est conclu par la prière du jour.

Le dimanche, il y a un IIIe nocturne où sont récité des cantiques de l’ancien testament suivi de la lecture de l’évangile et du Gloire à Dieu (Hymne).

Tout est réglé comme une partition de musique et gare aux fausses notes! Le moine qui aurait commis une faute ira se prosterner devant le père-abbé pour se faire pardonner.

Après ce premier office, les moines vaquent à diverses occupation : aller chercher du lait frais à la ferme, préparer les tables du petit-déjeuner, … le tout dans le plus grand silence car il n’est autorisé de parler qu’après le petit-déjeuner qui a lieu après le second office du jour à 7 h 30. Pour les hôtes, c’est au choix. Pour ma part, selon la saison, j’allais faire un tour dans les bois alentours au point du jour ce qui me permettait parfois de croiser le chemin d’un chevreuil ou alors lire un peu et quelques fois aussi simplement me recoucher un peu.

Les laudes

Cet office dure une bonne demi-heure et est récité en latin et s’ouvre, comme tous les autres offices du jour sauf Tierce et Complies par “Dieu, viens à mon aide; Seigneur à notre secours” suivi du Gloria Patri et d’une hymne. Viennent ensuite quelques psaumes, d’un cantique de l’ancien testament et un psaume de louange. Ensuite vient une lecture brève suivie d’un répons bref avant d’entamer le Benedictus qui sera lui même suivi de l’intercession, du Notre Père et de la prière finale. L’office s’achève par la phrase rituelle Bénissons le Seigneur, nous rendons grâce à Dieu (Benedicamus Domino, Deo Gratias).

Après, les hôtes comme les moines vont prendre le petit-déjeuner, les moines au réfectoire, les hôtes à la salle à manger qui leur est réservée et en silence (du moins théoriquement).

Après le petit-déjeuner, les moines vaquent à leurs occupations et les hôtes de nouveau ont quartier libre ou peuvent aussi participer aux tâches, comme débarrasser les tables et mettre la vaisselle dans le lave-vaisselle ou effectuer l’une ou l’autre tâche confiée par le père-hôtelier. Pour d’autres, qui sont étudiants, ils s’enferment dans leurs chambres pour réviser leurs cours surtout en période de blocus avant les examens de fin d’année par exemple. Quoiqu’il en soit, à 10 heures (à l’époque 10 h 30), c’est retour à l’église abbatiale pour l’office de Tierce et la messe conventuelle.

Les petites heures

C’est ainsi que se nomment les trois petits offices de Tierce, Sexte et None. A Clervaux, l’office de Tierce est intégré à l’eucharistie. Sexte et None sont deux petits office avant et après le repas de midi. Chacun de ces offices s’ouvre comme les Laudes, et se composent d’un ou deux psaumes selon la longueur de ceux-ci, suivi d’une lecture brève, d’un répons bref, du Notre Père (silencieux sauf la dernière phrase mais délivres-nous du mal) et de l’oraison et se clôture par le Benedicamus Domino. Ils sont chantés en français.

Pour Tierce, intégré donc dans la messe, seuls les trois groupes de huit versets du très long Psaume 119 (118) sont récités.

L’eucharistie

L’eucharistie est un mix entre latin et français. Ainsi à 10 h 00 tapantes les moines entrent dans l’église en rang et entonnent l’introit, le chant d’introduction en quelque sorte. C’est un vestige de la messe d’avant le concile Vatican II. Ensuite les moines récitent l’office de Tierce composé de 24 versets du Psaume 119 (118), 32 le dimanche. Ensuite vient l’oraison et tout le canon de la messe catholique romaine : acte pénitentiel, lecture(s), évangile et l’eucharistie elle-même. Le Kyrie, l’Alleluia et le Sanctus sont chantés en latin. Le graduel est chant qui trouve sa place après la première lecture. Il y a encore le Tractus après l’Évangile du jour.

On se reportera au Missel romain grégorien pour plus de détails.

La messe s’achève vers 11 heures, un peu plus tard les dimanches et jours de fêtes de l’église catholique.

Même sans être catholique, on se laisse entraîner par le chant grégorien qui invite à l’introspection et la méditation. La partie la plus compliquée pour moi a toujours été la consécration de l’hostie qui tient plus de la magie que d’autre chose dans mon esprit. Et cela m’a posé un problème dès le départ de mon parcours spirituel en 2012 mais j’ai fait avec tout le temps où j’étais membre de l’église catholique. Les protestants, eux, ne connaissent pas ce rite. Ils ont la sainte cène qui est, comme Jésus nous l’a demandé, un mémorial en sa mémoire. J’aurais l’occasion de revenir un jour en détail sur ce point précis. Néanmoins, je respecte ceux qui sont convaincus de la présence du Christ dans cette hostie mais je reste en retrait lors de la distribution, profitant de ce moment de silence pour fouiller au fond de mon âme. Après la messe, les moines reprennent leurs activités. A certains moments, il y a des enseignements mais je n’ai pas été aussi loin dans la découverte des coulisses mais je sais qu’il y a une salle du chapitre et je sais qu’il y a un téléviseur quelque part (j’ai appris son existence car le jour de l’élection du pape François, j’étais présent à l’abbaye).

Après la messe, il y a une nouvelle période où l’on peut s’activer à d’autres tâches, lire, aller faire un tour au jardin, rendre visite aux poulailler ou encore s’entretenir avec un père si l’on en éprouve le désir. Lors de mes premières retraites et pendant mon noviciat d’oblature, j’avais régulièrement des entretiens avec le père responsable de la formation des novices et aussi maître de la schola.

A 12 h 45, c’est l’office de Sexte suivi du repas de midi. Sauf exception, les hôtes prennent le repas avec les moines dans le réfectoire, dans le silence absolu. Seule la voix du moine lecteur résonne dans la grande salle. Lecture d’un livre, des audiences papales, … Le repas est précédé et suivi d’un court chant et d’une prière. La première fois, cela est déstabilisant et il faut apprendre à communiquer sans mot dire si l’on veut la salière ou autre chose. Les plats sont apportés en bout de table et se passent d’hôte en hôte. Il y a généralement un potage, un plat de viande, des légumes et un féculent. Un dessert est aussi prévu. Et les plats passent deux fois le tout sous l’œil du père-abbé qui l’air de rien scrute tout! Si un moine qui assure le service fait, par malheur, tomber un couvert, il ira s’agenouiller devant la table du père-abbé pour demander pardon. Cela ne rigole pas! Comme boisson, il n’y a que de l’eau sauf lors des grandes fêtes (Noël ou Pâques par exemple) où il y a du vin et du jus de pommes.

Les femmes ne pouvant pas loger à l’hôtellerie de l’abbaye, celles-ci logent dans un bâtiment annexe et prennent leurs repas dans la salle des hôtes.

Après le repas de midi, les hôtes se retrouvent à la salle à manger pour prendre le café tandis que les moines ont une récréation, le père hôtelier partage ce moment avec les hôtes. Certains moines voient leurs proches aussi à cette occasion. Bien sûr, qui dit repas, dit vaisselle et à tour de rôle, les hôtes qui le désirent se rendent au sous-sols dans les cuisines pour aider les moines occupés à cette tâche, c’est un moment privilégié où il est autorisé de parler plus ouvertement mais sobrement avec ces derniers.

Après la récréation, il y a donc à 14 h 15 l’office de None. et ensuite, chacun retourne à ses activités et occupations. Pour les hôtes, c’est soit l’heure d’une sieste ou d’une promenade dans les campagnes environnantes ou en ville à Clervaux. Le prochain office étant les Vêpres qui ont lieu à 18 heures la semaine et 17 heures le dimanche.

Les vêpres

Peu avant 18 heures les cloches retentissent indiquant l’imminence des Vêpres, un office assez proche des Laudes dans sa structure. La différence notoire, le cantique est issu de ceux du nouveau testament et c’est le second des trois cantiques évangéliques qui est chanté, soit le Magnificat (pour rappel, le matin, c’est comme nous l’avons écrit plus haut, le Benedictus) L’office est, comme les Laudes, chanté en latin.

Une courte pause permet d’aller se rafraîchir et de se préparer pour le souper qui a lieu à 19 h 30. Cela est tard mais c’est sans doute du au fait que l’abbaye de Clervaux fait partie de la congrégation de Solesmes et que certains moines et le père-abbé sont issus de l’abbaye française.

Le repas du soir est un peu plus léger que celui de midi mais se compose aussi de potage, de légumes ou salade, un féculent et de protéines. Un dessert est aussi prévu et parfois un petit morceau de fromage. Comme à midi, c’est dans le silence que se prend le repas, ici aussi, seule la voix du lecteur se laisse entendre : lecture du martyrologe, de la règle de Saint-Benoît qui est lue en entier trois fois par an et suite des autres lectures. Seule exception, le dimanche soir, pas de lecture excepté les deux premiers points mais de la musique classique. Le repas du soir se prend avec les moines dans le réfectoire sauf le samedi soir, où les hôtes prennent leur repas dans la salle à manger qui leur est réservée. Le samedi, il est d’usage de manger des restes raccommodés. Pas de gaspillage alimentaire à l’abbaye!

Après le repas du soir, les moines ont encore une courte récréation et aux alentours de 20 h 30 a lieu le dernier office de la journée :

Les complies

Cet office commence par l’acte de pénitence Je confesse à Dieu tout puissant… suivi de l’hymne Te lucis ante terminum et d’un, deux ou trois psaumes selon leur longueur. S’ensuit une lecture brève et le répons bref In manus tuas Domine et s’enchaînera le cantique évangélique Nunc dimittis précédé de l’antienne Salva nos et l’office s’achèvera par le Notre Père en silence sauf la dernière phrase et d’une oraison. Le père-abbé procédera à la bénédiction par aspersion et finalement l’office s’achèvera par l’antienne maria qui varie selon les temps liturgique. Pendant le temps ordinaire, c’est le Salve Regina qui est chanté, par exemple.

Pour être complet, chaque psaume récité est précédé d’une antienne qui est répétée à la fin du psaume après le Gloria Patri qui lui aussi est dit à la fin de chaque psaume.

Après cet ultime office, c’est le grand silence de nuit. Aucune parole n’est autorisée parmi les moines et les hôtes sont invités à suivre cette recommandation. Chacun regagne qui sa chambre, qui sa cellule (c’est ainsi que s’appellent les chambres des moines) et il ne reste plus qu’à profiter d’une bonne nuit de sommeil.

Conclusion

On l’aura vu, la vie monastique est réglée comme une partition de musique et aucune fausse note n’est tolérée. C’est assez déroutant pour ceux qui séjournent en abbaye la première fois mais on s’habitue vite à ce rythme en règle générale mais il arrive que certaines personnes soient angoissées face au silence prégnant l’atmosphère. Pour ma part, c’étaient à chaque fois des moments privilégiés pour me recentrer et faire le vide en moi. Je repartais toujours l’esprit plus léger et d’une autre manière que lorsque je fais une longue randonnée.

Dans le monde ultra-connecté et tumultueux dans lequel nous évoluons de plus en plus, c’est aussi un répit bienvenu. Etre coupé ne fut-ce que 48 heures du monde est tout à fait bienfaisant pour l’esprit.

En règle générale, les monastères acceptent chacun tel qu’il est et il ne faut pas forcément être catholique. Je me souviens d’un hôte qui venait du Royaume-Uni et qui était anglican (donc protestant) et qui appréciait le calme de l’abbaye.

J’espère que cette évocation vous aura apporté un peu du calme monastique dans votre journée.

La règle monastique de Benoît

Si vous souhaitez lire la règle, voici un endroit où vous pourrez la lire en français ou en latin.

La pensée du jour

Les fous guérissent quelques fois mais les imbéciles jamais. (anonyme)


Les écrits de ce blog reflètent les opinions et les réflexions de l’auteur se basant sur son propre parcours et ses propres connaissances acquises au fil du temps . Ils ne constituent en aucun cas une vérité absolue, au mieux ils se veulent matière à réflexion personnelle.

Merci pour votre lecture.

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