Pourquoi avons-nous si peur d'aller voir un psy ?

Il y a quelques jours, je publiais un article dans lequel je m'interrogeais sur les raisons qui poussent tant d'hommes à attendre d'être au bord du précipice avant de parler de leur souffrance. En le relisant, je me suis rendu compte qu'il soulevait une autre question, tout aussi importante.

Pourquoi avons-nous si peur d'aller voir un psy ?

Pendant longtemps, je croyais que le plus difficile, lorsqu'on décide d'aller voir un psy, était de pousser la porte de son cabinet. Avec le recul, je me rends compte que je me trompais. Le plus difficile, ce n'était pas de prendre rendez-vous. C'était d'accepter ce qui risquait de se passer une fois assis dans le fauteuil. J'avais peur d'ouvrir une boîte de Pandore.

On parle souvent de la peur du regard des autres. Dire que l'on voit une psychologue reste encore associé, dans beaucoup d'esprits, surtout dans la sphère masculine à une forme de faiblesse. Comme si demander de l'aide signifiait que l'on n'était plus capable de tenir. Mais je crois qu'il existe une crainte plus silencieuse. La peur de découvrir que l'on va beaucoup plus mal qu'on ne voulait bien l'admettre.

Pendant des années, je me suis raconté que j'allais finir par m'en sortir seul. Je continuais à travailler, à voir du monde, à faire ce que l'on attendait de moi. J'avais l'impression que tant que je continuais à avancer, c'est que tout n'allait pas si mal. En réalité, je retardais simplement le moment de regarder les choses en face.

Les chiffres montrent que ce comportement est loin d'être exceptionnel. En France, les femmes représentaient environ les deux tiers des consultations chez les psychologues en 2023-2024, contre seulement un tiers pour les hommes (FondaMental). Plus préoccupant encore, parmi les adultes ayant traversé un épisode dépressif caractérisé, plus d'un sur deux ne bénéficie d'aucune prise en charge en santé mentale (Santé Publique France, Baromètre 2024). Ces chiffres ne disent pas pourquoi les hommes consultent moins. Mais ils montrent que cette difficulté dépasse largement les histoires individuelles.

Quand j'ai traversé ma dépression, j'ai fini par comprendre une chose, je n'avais pas peur de la psychologue, j'avais peur de moi-même.   Peur que des souvenirs remontent. Peur de découvrir que certaines blessures étaient encore là. Peur de réaliser que je n'étais pas aussi solide que je voulais le croire. Tant que je gardais tout cela à distance, j'avais l'impression de contrôler la situation. Je pouvais continuer à me dire que le plus dur était derrière moi. Qu'il suffisait d'attendre encore un peu.

En y repensant, je crois que c'était une illusion, la boîte de Pandore était déjà ouverte. Elle ne parlait simplement pas avec des mots. Elle s'exprimait autrement : par une fatigue permanente, une tension nerveuse, une difficulté à lâcher prise et cette impression de devoir toujours rester en contrôle. Mon corps exprimait depuis longtemps ce que je refusais encore de regarder.  Pendant les pires crises que j'ai pu connaître, mon corps m'a servi de défouloir, de punching-ball au sens premier. Car ma colère, mon mal-être ne devaient pas affecter les autres, alors je me suis retourné vers la seule personne que j'avais sous la main : moi-même.

C'est là que la surprise est venue. J'avais cru que les séances allaient ouvrir des blessures. En fait, elles m'ont juste appris à les reconnaître. Ma psy n'a pas inventé ma souffrance. Elle m'a aidé à mettre des étiquettes dessus. J'ai compris que parler ne rendait pas les émotions plus fortes. Au contraire, les nommer leur faisait souvent perdre une partie de leur pouvoir.  Ça paraît évident maintenant. Pourtant, ça allait complètement à l'encontre de ce que j'avais appris.

On imagine parfois qu'il suffit de quelques séances pour aller mieux, comme si un professionnel allait nous apporter toutes les réponses. En réalité, j'ai souvent eu l'impression de ressortir des premières séances avec davantage de questions que de certitudes. Il y a des rendez-vous qui, sur le moment, m'ont laissé de marbre. Et pourtant, ce sont souvent eux qui m'ont fait me réveiller en pleine nuit, en pleurs, face à une prise de conscience ou une remontée de souvenirs que je croyais enfouis.  Sur le moment, c'était parfois inconfortable. Avec le recul, je comprends que c'était aussi le signe que quelque chose commençait enfin à bouger.

Je me sens incontestablement mieux aujourd'hui qu'au moment où j'ai commencé mon suivi. Pourtant, je serais incapable de dire que tout est réglé. Certaines blessures sont encore là. Il m'arrive toujours de vouloir tout contrôler ou de retomber dans des schémas que je croyais derrière moi. La différence, c'est que je les reconnais davantage et que je ne les laisse plus s'installer en silence.

Finalement, le plus grand changement n'est peut-être pas d'avoir trouvé toutes les réponses. C'est d'avoir accepté de ne plus les chercher seul. Aujourd'hui, je sais qu'il faut oser demander de l'aide avant que ça ne devienne impossible. Parce que oui, j'ai eu peur. Mais la peur, ce n'est pas une raison pour ne jamais avancer.