Pourquoi les hommes ne parlent qu'au bord du précipice
Il y a des livres qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui continuent à nous accompagner bien après la dernière page. « Dans le noir, je crie » de Sikou Niakate fait clairement partie de ceux-là.
Dans ce récit autobiographique, Sikou Niakate raconte son parcours de jeune homme noir ayant grandi dans un quartier populaire. Il y parle du racisme, du déterminisme social, du regard des autres, mais aussi de ce que l'on apprend très tôt lorsqu'on grandit dans certains milieux : un homme ne montre pas ses émotions.
Enfant, les garçons de son quartier apprenaient très tôt que la peur, la tristesse ou le besoin de douceur n'avaient pas leur place. Ce n'est qu'en échangeant avec d'autres hommes, bien plus tard, qu'il a compris que cette solitude était largement partagée.
Bien sûr, son histoire n'est pas la mienne. Pourtant, en refermant ce livre, une question ne me quittait plus. Pourquoi les hommes attendent-ils presque toujours d'être au bord du précipice pour commencer à parler ? Cette question m'a poursuivi plusieurs jours. Et plus j'y réfléchissais, moins je me reconnaissais dans l'idée que les hommes ne sauraient pas communiquer.
Ce n'est pas que nous soyons incapables de parler. Nous passons parfois des soirées entières à refaire le monde. Mais dès qu'il s'agit de dire “je vais mal”, tout devient beaucoup plus compliqué. Comme si personne ne nous avait jamais appris cette langue-là.
Depuis la cour de récré, la règle est toujours la même. Un garçon doit être solide. Il doit encaisser, contrôler ses émotions, rassurer les autres et ne jamais montrer qu'il vacille. Pleurer devant d'autres hommes reste aujourd'hui encore un exercice presque impossible. On préfère plaisanter autour d'une bière, parler taf ou raconter des conneries plutôt que d'avouer qu'on est au bout du rouleau. Au fond, je retrouve exactement le même mécanisme que dans mes précédentes réflexions sur la performance, le lâcher-prise ou mon burn-out. Le décor change, mais le scénario reste identique. On attend d'un homme qu'il puisse tout traverser seul, sans jamais demander d'aide.
Quand j'ai sombré dans la dépression, j'ai appliqué cette règle à la lettre. Je n'en ai pas parlé à mes amis. Je n'en ai même pas parlé à mon père. Certains savaient sans doute que quelque chose n'allait pas. Mais personne ne posait vraiment la question. Et moi, je faisais tout pour qu'on ne me la pose pas. Avec le recul, cela me paraît complètement absurde. J'étais en train de m'effondrer de l'intérieur, mais je continuais à jouer mon rôle. Je souriais. Je travaillais. Je faisais comme si tout allait bien. Le problème, c'est que ce silence ne protège de rien.
À force de tout garder pour soi, les émotions finissent toujours par trouver une autre sortie. Chez certains, ce sera un burn-out. Chez d'autres, une dépression, des addictions ou une colère permanente dont ils ne comprennent même plus l'origine. Certains retournent cette violence contre leurs proches. D'autres contre eux-mêmes. Et parfois, lorsque plus rien ne semble supportable, ce silence conduit jusqu'au suicide. J'ai appris à la dure que lorsque je garde tout pour moi, c'est mon corps qui finit par payer.
S'il y a bien une chose que mon suivi chez ma psy m'a apprise, c'est que parler n'est pas un signe de faiblesse. J'y ai appris à mettre des mots sur ce qui me traverse avant que mon corps ne décide de le faire à ma place. Cela n'efface pas tout. Mais on ne porte plus ça tout seul.
Depuis quelque temps, je remarque que je me livre beaucoup plus facilement qu'avant. Je n'ai plus ce réflexe de tout garder pour moi. Aujourd'hui, il m'arrive plus souvent de dire quand quelque chose ne va pas, même si ce n'est pas toujours facile.
Cette évolution m'a aussi permis de nouer une relation que je n'aurais jamais imaginée il y a quelques années. J'entretiens une correspondance avec un homme qui est devenu un véritable ami. Au fil de nos échanges, nous avons fini par parler de nos blessures, de nos doutes, de notre santé mentale, de nos peurs... Il y a encore quelques années, je n'aurais jamais imaginé avoir ce genre de conversations, encore moins avec un autre homme. Nous évoquons nos fragilités sans chercher à paraître plus forts que nous ne le sommes réellement. Il n'y a ni compétition, ni jugement, ni tabou. Juste deux hommes qui osent dire des choses qu'ils n'auraient sans doute jamais dites ailleurs.
Je me demande parfois si ce n'est pas justement l'écriture qui rend cette sincérité possible. Derrière un écran, on a le temps de réfléchir. On peut effacer une phrase, la réécrire, hésiter, puis finalement envoyer un message que l'on n'aurait probablement jamais osé prononcer à voix haute. L'écriture offre cette distance qui rend parfois la sincérité plus accessible. Cette correspondance est devenue un endroit où je n'ai plus besoin de faire semblant que tout va bien.
Pour autant, je suis loin d'avoir réglé toutes mes difficultés. La communication avec mon père reste très superficielle. Il y a des conversations que nous n'avons jamais eues. Peut-être que nous ne les aurons jamais. Ce n'est pas de sa faute, ni de la mienne. Nous avons simplement appris le même langage, celui où certaines émotions restent silencieuses. C'est aussi ce qui m'a touché dans le livre de Sikou Niakate. Les discriminations qu'il raconte sont très différentes de ce que j'ai vécu. Pourtant, je retrouve un mécanisme commun. Lorsqu'une société t'apprend qu'une partie de toi n'est pas acceptable, tu finis par devenir celui que les autres attendent. Et à force de jouer ce rôle, tu oublies parfois qui tu es réellement. Je me demande parfois combien d'hommes vivent comme je l'ai fait pendant des années, en gardant pour eux tout ce qui les fragilise. Pas parce qu'ils cachent leur identité, mais parce qu'ils cachent leurs peurs, leurs doutes, leur fatigue et leurs blessures derrière une image de solidité que tout le monde valorise... jusqu'au jour où elle finit par s'effondrer. Pendant longtemps, j'ai cru que les hommes ne savaient pas parler de leurs émotions. Aujourd'hui, je crois surtout que nous avons appris à nous taire.
Alors nous attendons. Nous attendons qu'un burn-out, une dépression, une séparation ou un deuil nous obligent enfin à parler. Et parfois, nous attendons tellement longtemps qu'il est déjà trop tard.
Peut-être que le problème n'est pas le silence des hommes. Peut-être est-il dans cette étrange idée qu'il faudrait d'abord toucher le fond avant de s'autoriser à dire simplement : « Je ne vais pas bien. »