Une part de moi dans l'ombre

Dans mes deux derniers billets, je parlais du silence des hommes et de la peur de consulter un psy. J'ai dit beaucoup de choses. Mais il restait un sujet que je n'étais pas encore prêt à aborder.

Je n'ai jamais fait de coming out sur ma bisexualité. Quelques personnes sont au courant, mais pas ma famille, ni tous mes proches. Avec le recul, je réalise que cette part de moi, restée longtemps dans l'ombre, a probablement pesé bien plus lourd que je ne voulais l'admettre. Les premiers indices remontent pourtant à l'adolescence. À l'époque, je ne les interprétais pas de cette manière. Parfois un échange de regard, une émotion incompréhensible, une attirance que je préférais ignorer. Je les ai laissés de côté, en espérant qu'ils finiraient par disparaître.

Vers vingt ans, un homme rencontré sur un site de rencontres gay, Jmec de mémoire, m'avait proposé un rendez-vous. Plus la date approchait, plus je sentais monter un mélange d'excitation et d'angoisse. Une partie de moi avait envie d'y aller. L'autre cherchait déjà une bonne raison d'annuler. Au dernier moment, je lui ai dit que je ne pouvais pas venir. Mes mains tremblaient en écrivant le message. Ce n'était pas parce qu'il ne m'attirait pas. C'était parce que je n'étais pas capable de comprendre ce qui se passait en moi. Alors je me suis raccroché à l'explication la plus rassurante. Je me suis convaincu qu'il ne s'agissait que d'une curiosité, d'une phase qui finirait par passer. Après tout, j'étais attiré par les femmes. Je voulais croire que cela suffisait à répondre aux questions que je refusais encore de me poser.

Les années ont passé et j'ai continué à repousser ces interrogations. Elles revenaient pourtant régulièrement, parfois au détour d'un rêve, parfois d'une pensée ou d'une émotion que je n'arrivais pas à expliquer. Je me répétais toujours la même chose : pas toi.   Pendant ce temps, je construisais des relations hétérosexuelles longues et sincères. C'était la vie que je connaissais, celle dans laquelle je m'étais construit et qui ne soulevait aucune question aux yeux des autres.

Vers vingt-huit ans, entre deux relations longues, j'ai vécu ma première véritable expérience avec un homme. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une simple curiosité, il y avait du désir, il y avait du plaisir, et cette expérience venait confirmer quelque chose qui m'accompagnait silencieusement depuis l'adolescence. Sur le moment, je me suis senti à la fois soulagé d'avoir enfin une réponse et profondément déstabilisé par tout ce qu'elle impliquait pour la suite.

Ce n'est plus une question de honte. Cette étape, je crois l'avoir franchie depuis longtemps. Ce qui reste difficile, c'est tout ce qui gravite autour. Comment annoncer à ceux que l'on aime qu'ils ne connaissent qu'une partie de notre histoire, sans leur donner le sentiment d'avoir été trompés ?   Pendant des années, je me suis persuadé que garder le silence était la solution la plus simple. Je pensais préserver les autres. En réalité, je protégeais surtout l'équilibre que j'avais construit autour de ce secret.

En écrivant mes deux précédents articles, j'ai réalisé quelque chose que je n'avais jamais vraiment dit. Je pensais parler du silence des hommes, en réalité, je racontais aussi une partie de mon histoire. Je ne gardais pas seulement mes émotions pour moi, je gardais également une partie de mon identité.

Lorsque ma dépression est arrivée, je vivais avec cette impression permanente de devoir adapter mon discours selon les personnes que j'avais en face de moi. Au travail, avec ma famille ou avec certains amis, je ne racontais jamais exactement la même histoire. Je me suis accroché au travail, persuadé que rester occupé suffirait à faire taire toutes les questions que je refusais encore de me poser. Je contournais les conversations qui me mettaient mal à l'aise, j'évitais soigneusement de regarder ce qui se passait en moi et, sans même m'en rendre compte, je m'épuisais à maintenir une stabilité qui devenait chaque jour un peu plus fragile.  Je me suis épuisé.

C'est dans ce contexte que j'ai commencé à consulter une psychologue. Je me souviens qu'elle ne m'a jamais demandé si j'étais gay, bi ou hétéro, ni si ma famille était au courant. La seule chose qui l'intéressait, c'était de comprendre ce qui me faisait souffrir. Sur le moment, cette question m'a presque surpris par sa simplicité. Aujourd'hui, je crois surtout qu'elle m'a permis, pour la première fois depuis longtemps, de ne plus avoir à choisir quelle version de moi j'allais raconter. Je pouvais simplement dire que je n'allais pas bien. J'ai fini par comprendre ce n'était pas ma bisexualité qui me faisait souffrir. Ce qui m'épuisait, c'était cette vigilance permanente qui consistait à réfléchir avant chaque phrase, à me demander ce que je pouvais dire, à qui, et ce qu'il valait mieux garder pour moi. À force, on finit par surveiller chacun de ses mots sans même s'en apercevoir, jusqu'à oublier ce que cela fait de parler librement.

Aujourd'hui, je continue à composer avec cette réalité. Certaines personnes connaissent cette partie de moi et cela n'a absolument rien changé à notre relation. D'autres n'en savent toujours rien. Selon les situations, je choisis encore mes mots, j'évite certains sujets et il m'arrive même de laisser les autres tirer leurs propres conclusions, simplement parce que je ne me sens pas prêt à engager une conversation qui pourrait tout bouleverser. C'est devenu un réflexe, maintenant.

Écrire ces mots m'a fait du bien. Partager, même partiellement, m'a libéré d'un poids invisible. Je ne suis plus tout à fait seul. Des espaces existent où je peux être entier comme celui-ci, sans filtre, sans cette vigilance permanente. Et puis il y a ces échanges, comme ceux que je partage avec des amis nouveaux ou anciens, où je n'ai plus besoin de tricher. Des espaces où la fatigue commence à retomber.   Je ne sais pas encore où tout ça va mener. Mais pour la première fois depuis longtemps, je sens la pression retomber.