Administrateur du fédiverse… Un rôle que je tiens depuis plus de trois ans, je me confie ici sur comment c’est arrivé, ce que j’en pense, les joies, les difficultés et les frustrations associées.

Genèse
Vous le savez peut-être car je m’en suis déjà confié ailleurs, mais tout a commencé par un bannissement du réseau social Twitter (maintenant X) en septembre 2022, pour une nouvelle bannière de profil jugée trop explicite. Après plusieurs tentatives infructueuses d’appel pour rétablir mon accès, j’ai commencé à regarder des alternatives, et j’ai découvert l’existence du réseau Mastodon et plus généralement du protocole ActivityPub.
Je confesse n’en avoir jamais entendu parler auparavant, j’étais comme beaucoup simple consommateur (et de fait, produit) de ces réseaux sociaux centralisés et commerciaux, mais la promesse d’un monde différent rendant le contrôle aux utilisateurs, couplé avec une soudaine popularité de Mastodon poussée par la reprise du réseau X par Elon Musk, m’a incité à approfondir, puis finalement à tenter l’expérience.
En première étape, je me suis inscrit sur un réseau existant : rubber.social. Ce n’était pas exactement mon cœur de cible, mais en octobre 2022, avec l’afflux soudain d’inscriptions, beaucoup de serveurs Mastodon avaient limité voire suspendu les adhésions, surpris par la montée en charge non anticipée. Ceci m’a permis de monter à bord, comprendre les concepts, me familiariser avec l’interface et enfin décider d’aller plus loin.
Je cherchais un réseau gay plutôt francophone, permettant d’exposer de la nudité sans être soumis aux caprices d’une autorité centrale, et ne trouvant pas vraiment mon bonheur, j’ai commencé ce qui était à l’origine un projet personnel : monter mon propre serveur. J’ai été encouragé à l’époque par un autre utilisateur, Xtian, qui deviendrait ensuite mon premier membre puis modérateur ; il est depuis reparti pour des raisons personnelles, mais je lui garde une place spéciale dans mon cœur.
Je pratiquais Linux depuis longtemps avec une distribution assez hardcore : Gentoo, qui m’avait permis de bien comprendre le système d’exploitation en profondeur, avec une installation très manuelle et une compilation systématique de toutes les bibliothèques et applications. J’ai donc loué les composants nécessaires : nom de domaine, serveur VPS, stockage S3 et mail dédié, et suivi scrupuleusement le tutoriel officiel d’installation de Mastodon. Bien qu’expérimentale, je ne voulais pas d’une installation bricolée sur un PC à la maison, sachant que celle-ci ne supporterait pas la mise à l’échelle et souhaitant également apprendre à utiliser à titre privé ces services nuagiques qui étaient déjà monnaie courante au boulot.
Avant Noël 2022, Mastodon GayFR était né !

Contenant et compte nu
Premiers pas
C’était assez grisant de voir son serveur se connecter aux autres, et le fil s’enrichir au fur et à mesure. J’avoue que je ne savais pas à quoi m’attendre au niveau des adhésions, et une dizaine sont arrivées assez rapidement, avant un flux plus lent. Finalement, début 2023 la migration massive depuis X était déjà derrière nous, et je n’avais pas bénéficié de cet appel d’air.
Je me suis mis à m’interroger sur la vocation de ce serveur. Fallait-il qu’il fût focalisé sur le contenu explicite et la nudité, ou bien être plus divers ? En fin de compte j’optai pour la seconde solution, car cela correspondait mieux à ce que semblaient rechercher certains de nos premiers membres alors que l’offre en contenus sexuels était par ailleurs déjà pléthorique.
Je décidai ainsi de changer de compte principal, conservant l’autre pour les contenus sus-cités, mais affichant une image plus généraliste en tant qu’administrateur, ce qui me sembla alors une nécessité car malheureusement, l’habit (ou son manque) fait le moine et on a plus de mal à faire confiance à un profil libertin pour gérer un service.
Industrialisation
Les premiers mois, je me reposais sur les outils de base fournis. Mais baignant dans un univers professionnel informatique et sécurité, je résolus de mettre en place des sauvegardes quotidiennes complètes (pour assurer un Plan de Reprise d’Activités) et une observabilité granulaire à partir d’un nouveau serveur dédié : des indicateurs partout, avec génération d’alertes en cas de soucis. Jusqu’ici tout s’était bien passé, mais je me sentais un peu aveugle, et ces tableaux de bord m’ont permis d’améliorer et d’augmenter la capacité des serveurs au fur et à mesure de la croissance des services.
Je me suis dit que par souci de transparence, j’afficherai les indicateurs les plus intéressants : ils sont ici, là ou encore là.
Expansion
Un peu déçu par la croissance continue mais lente de Mastodon, je me suis dit qu’en offrant une nouvelle application, je multiplierai l’intérêt et gagnerai de nouveaux membres. Ainsi naquit Pixelfed GayFR sur un nouveau serveur et un nouveau domaine, après avoir dans un premier temps enrichi l’expérience de blog avec Plume à l’époque (désormais remplacé par WriteFreely GayFR sur lequel vous lisez cet article).
Je fus alors pris d’une sorte de frénésie pour offrir progressivement tous les types de services dont le fédiverse disposait : non pas toutes les applications car il y en a trop, mais plutôt la plus connue dans chaque catégorie. Et pour essayer de mettre un peu d’ordre dans un univers par nature dispersé, je créai un portail pour guider les futurs utilisateurs. J’arrivai ainsi à dix applications dans le fédiverse, plus un lecteur de flux RSS et une messagerie instantanée XMPP. Enfin, je développai un pont pour lier cette dernière avec le fédiverse.
Je considère que nous avons désormais atteint une bonne offre de services, même si je reste à l’écoute sur les évolutions et extensions encore possibles.
Tout cela tourne sur trois serveurs chez un hébergeur européen, ainsi qu’un service de stockage S3 pour les médias et les sauvegardes chez un autre hébergeur, européen également. Comme je m’en suis expliqué dans un autre article), j’ai souhaité que ces services demeurent gratuits.

L’incarnation du mâle
La malédiction de l’administrateur
Depuis le début, je savais que le plus grand danger de l’administration est que la gestion du contenant prenne le pas sur le plaisir du contenu. Je lutte contre cela, mais c’est malheureusement quasiment inévitable, car le maintien du service en production reste prioritaire puisque tous les utilisateurs en dépendent.
Ce que j’avais moins bien mesuré, c’est à quel point l’administrateur est à son corps défendant l’incarnation de son serveur. Dans un système contraint par la surveillance mutuelle justifiée par la peur de toute dérive de Mastodon vers les abus des plateformes centralisées, toute action ou opinion exprimée est scrutée, et le moindre écart peut être sanctionné par la très redoutée “suspension” ou “défédération”, c’est-à-dire la mise à l’index par le reste du fédiverse.
Il se trouve que l’on ne peut rien me reprocher sur ce plan, néanmoins cela oblige à une discipline dans l’expression qui peut parfois être pesante. Un mot d’humeur, couplé à la distance et la difficulté de l’écrit dans un monde multilingue qui plus est, peut être mal interprété et exposer tous nos utilisateurs à des conséquences. Je m’en garde donc.
La frustration du modérateur
Le rôle du modérateur est par essence conflictuel : détecter les abus, répondre aux signalements, expliquer avec diplomatie mais fermeté à des utilisateurs ce qu’ils ne devraient pas faire et pourquoi, pour en retour recevoir des reproches ou des insultes, heureusement peu courantes !
Ce rôle est nécessaire, sans un minimum de règles, de respect mutuel et de bienveillance ce réseau social perdrait son âme : respectez également les messagers que sont les modérateurs. Quand ceux-ci doivent intervenir, c’est rarement de gaité de cœur. Nous sommes tolérants : si vous suivez les douze règles et valeurs que vous avez acceptées lors de votre inscription, vous êtes bien !
Si malgré cette description ce rôle vous tente et vous avez envie de contribuer plus activement et de l’intérieur à un monde meilleur sur le fédiverse, n’hésitez pas à me contacter !
Les instances toxiques
Certains serveurs ont été créés pour partager ou propager des contenus toxiques : racisme, homophobie, pédopornographie, antisémitisme… la liste est trop longue et il m’est pénible de l’énumérer.
Pour nous protéger contre ces contenus, il s’agit donc de bloquer ces serveurs afin que leurs publications ne nous atteignent pas ; incidemment, d’éviter par la même occasion de stocker du contenu illégal, car la mécanique de la fédération recopie sur tous les serveurs du réseau chaque contenu qui en est connu.
C’est un exercice très désagréable, car je ne bloque pas à l’aveugle, mais j’utilise des listes publiées par ailleurs ou des blocages de serveurs référents pour nourrir nos propres suspensions en agrégeant et en vérifiant. C’est long, c’est sale, mais le monde actuel nous impose cette discipline.
Les mises à jour
Quand on gère trois serveurs et une quinzaine d’applications de fait, il y a toujours des mises à jour à faire. Je les réalise hebdomadairement, sauf en cas d’urgence de sécurité où je peux le faire plus rapidement. Autant les mises à jour du système sont bien gérées par l’éditeur, autant les applications du fédiverse sont très hétéroclites dans leurs dépendances techniques, leur documentation et leur approche.
Selon les semaines, cela peut donc nécessiter une à plusieurs heures. Et dire que c’est passionnant serait exagéré. Mais c’est essentiel, en particulier pour la sécurité. Et ces derniers mois, tout s’est accéléré avec l’intelligence artificielle et la détection et publication de nouvelles vulnérabilités, vitesse qui risque de croître encore…

Ne s’use que si l’on s’en sert
Comptes
Certains utilisateurs créent un compte, puis ne se connectent… jamais. Ont-ils changé d’avis ? Trouvé ailleurs ? Va savoir.
D’autres se connectent mais ne remplissent ni biographie, ni profil. Parmi eux, une partie ne se connecte plus après un temps : on peut penser qu’ils n’ont pas apprécié leur expérience ; et d’autres s’abonnent sans jamais interagir : ils sont probablement là pour mater, rien de plus.
Puis certains essayent : profil, biographie, une ou deux interactions puis s’en va (ou pas, mais se ne connecte plus) : là aussi, une expérience qu’ils n’ont pas aimée, ou bien peut-être pas assez d’interactions à leur goût. Car comme vous le savez, le fédiverse nécessite un effort continu pour se faire connaître dans la durée et avoir des interactions.
Et enfin, les réguliers : le noyau dur qui est là quotidiennement (merci à vous !), ceux qui vont et viennent de temps à autre mais qui restent dans la durée (plutôt des irréguliers, donc). Cette catégorie doit représenter moins de 10% de tous les comptes.
C’est la première fois que je gère un réseau social, et je ne m’attendais pas à ces chiffres. Mais finalement, j’ai l’impression que c’est assez représentatif. Cher lecteur, si vous avez d’autres éléments, je suis preneur !
Visibilité
Si l’on veut attirer de nouveaux utilisateurs, il faut être visible. Et on s’aperçoit de la difficulté à le devenir dans la jungle de l’internet, dominée par les algorithmes des corporations centralisées. Les techniques classiques de SEO peuvent être appliquées, avec la limitation que vous ne contrôlez pas le code des applications.
Il existe en général pour chaque application un annuaire, auquel on peut soit s’inscrire directement, soit plus souvent demander à y figurer, ce qui peut être plus ou moins compliqué (ce le fut pour nous inscrire sur l’annuaire officiel de Mastodon). En théorie, cela devrait amener de nouveaux inscrits.
En théorie seulement, car la plupart ont un serveur “officiel” (ou flagship en anglais) qui est leur vitrine et qu’ils promeuvent. Celui-ci se retrouve ainsi le plus gros, car il est le premier et que son caractère “officiel” lui confère autorité, et on recrée ainsi des serveurs importants et dominants dans un univers qui se veut décentralisé. Pour Mastodon, c’est accentué par le fait que c’est le serveur par défaut qui est proposé dans l’application cliente. Oui on peut changer, mais encore faut-il le savoir et le vouloir.
Je pense que cette situation n’est pas satisfaisante, et que la tentation de la centralisation tord le modèle fédéré, au détriment de la diversité et des bonnes volontés des “petits” serveurs. Cela rend notre visibilité encore plus difficile.
Croître ?
Mais faut-il croître ? Au risque de dénaturer ou de diluer la petite communauté hébergée sur son serveur ?
Je pense que oui, pourvu que cette croissance soit modérée. Sans ça, et avec l’attrition naturelle, on court le risque de diminuer en deçà d’un seuil acceptable. Et les nouveaux apportent du… neuf, des changements salutaires qui évitent que l’on se sclérose, des opportunités d’échanges avec des personnes différentes. Certes, on n’est pas limité à son serveur ; mais celui-ci représente une part de sa communauté et bien souvent le siège de partages privilégiés.
Et puis pour ma part, j’ai besoin de savoir que mes services sont utiles, donc utilisés. Sinon, à quoi bon ?

Maître du donjon, et joueur ?
En guise de conclusion, la question est posée : peut-on être à la fois administrateur et membre actif d’un serveur, tout en y prenant du plaisir ?
Après avoir lu cet article, vous en sortirez peut-être avec un avis mitigé. Je ne sais pas si je vous ai donné envie de vous lancer ! Ce n’était pas l’objectif, l’inverse non plus d’ailleurs, mais bien de vous conter sans fard comment je le vis et de vous plonger dans la vie quotidienne des administrateurs, qui sont parfois critiqués voire qualifiés de dictateurs (oui, je l’ai lu !), mais sans qui les réseaux décentralisés n’existeraient pas.
Heureusement, j’ai fait de belles rencontres ici et les relations, parfois depuis le début, parfois récentes, sont plus intimes et se perpétuent. Ce sont des choses que je n’avais jamais vécues sur Twitter !
Rassurez-vous ! Je n’ai aucune envie de m’arrêter et j’ai la ferme intention de continuer encore pendant de nombreuses années. Et c’est aussi ma manière de lutter pour la défense de la vie privée et des libertés individuelles.
Vous voulez m’aider ? Faites de la publicité pour recruter des membres de qualité qui enrichiront notre communauté. Parlez de votre expérience, faites que vos amis et relations quittent les GAFAM, et si vous êtes bien ici, dites-le partout !
Merci pour tout…