Chapitre I — Exposition

J’étais bien.
Étendu sur le canapé en cuir noir, revêtu seulement d’un peignoir en coton blanc, les pieds nus sur un tabouret recouvert de tissu rose devant moi, je repensai à cette journée de vendredi qui m’avait amené là.
J’étais descendu en train à Montpellier, pour y voir une exposition privée consacrée à des photographies d’art érotique. Cela se trouvait assez loin pour trois jours mais c’était aussi l’occasion de prendre un bol d’air frais, si l’on peut dire, car en réalité il faisait très chaud en cette fin juin. Je ne savais pas encore ce que je ferais le week-end mais j’avais en tête la mer et plus encore peut-être, la plage nudiste de l’Espiguette à proximité, qui offre également des distractions épicées dans les dunes, propices à se changer les idées.
Il s’agissait de photos consacrées à la beauté masculine. Les corps se présentaient libres, entièrement dépouillés des conventions sociales et arborant qui avec fierté, qui avec langueur, des courbes et des droites suggestives et évocatrices. Difficile d’y rester insensible, et au-delà de l’art mon cerveau reptilien s’en était aussi trouvé stimulé comme, je dois le dire, d’autres organes de mon corps, peu habillé également en raison de la chaleur. Je portais toutefois un tee-shirt, un short très court et des sandales aérées, car j’étais encore en ville ! Mais j’aimais que l’on me regardât et plus encore dans ce type d’exposition où je m’attendais à ce que le public fût amateur d’hommes.
Sur mon canapé, je feuilletais en ce moment-même un autre livre consacré au sujet, Lusted Men, et ma main se prenait à glisser sous le peignoir pour caresser discrètement — du moins le croyais-je — mes aréoles, faisant instantanément durcir mes tétons sous une double stimulation digitale et visuelle.
Car j’aime les hommes et le sexe. Un double pêché au regard de mes origines sociales et que j’ai longtemps gardé secret pour le second, enfoui pour le premier. J’ai très tôt pratiqué l’onanisme de manière quotidienne, souvent plus ; puis chaque occasion de me dénuder en me sachant regardé me procurait de l’excitation ; enfin, j’ai pris rapidement conscience que c’était des hommes que je voulais me sentir désiré, symétrisant mon propre appétit de leur corps. Il aura toutefois fallu que j’atteigne la cinquantaine avant de me libérer des conventions et de commencer à vivre ma vraie nature.
“— Pas mal, hein ?”, m’avait abordé un inconnu alors que je tournai la tête devant une grande photo pour tenter de mieux en comprendre la position.
“— Euh… oui”, avais-je répondu, surpris car je ne l’avais pas vu venir, perdu que j’étais dans mes pensées, et ne sachant trop s’il parlait du travail de l’artiste ou de la morphologie du sujet.
“— Tu aimes les portraits de nus masculins ?”, m’avait-il demandé, révélant alors un léger accent anglais.
L’interrogation m’avait paru triviale, car si tel n’avait pas été le cas, qu’aurais-je fait là ! Cela avait plutôt relevé de la question phatique, et j’avais espéré qu’il ne me demanderait pas ensuite si j’aimais les films de gladiateurs, mais la réplique n’était pas venue.
Je m’étais pris à le détailler : il était assez grand — pour moi, qui ne l’est pas ? — et avait probablement dépassé la quarantaine, mais sportif, bronzé et bien bâti, il tenait plus du surfeur que de l’amateur d’art. Vêtu d’un polo qui moulait sa musculature puissante et d’un bermuda, il avait lui aussi les pieds à l’air et parfaitement soignés. Prenant conscience que je l’évaluais, j’avais rapidement relevé la tête pour répondre :
“— Oui, j’adore ça”, me rendant compte que ma répartie ne manquait pas d’une ambiguïté gourmande.
La conversation avait continué autour des photographes, de la place du nu dans la société et de l’importance de ces expositions pour promouvoir la liberté du corps masculin.
Il était à présent assis à côté de moi sur ce canapé, les pieds sur le même tabouret que les miens, lui aussi portant seulement un peignoir, mais celui-ci était en soie bleue et il était ouvert en haut, laissant paraître son torse. Libéré de son polo, celui-ci ne décevait pas et laissait saillir sa belle poitrine et à ce qu’il me semblât, des abdominaux travaillés.
“— Ça te plaît ?”, me demanda-t-il brusquement, brisant le silence et me déstabilisant du même coup. Je bredouillai, me pensant pris en flagrant délit de voyeurisme, mais il ajouta alors avec un large sourire entendu : “Je veux dire, le livre.”
Je hochai seulement la tête en assentiment, jugeant inutile de contredire l’évidence. J’avais fait la même chose en sortant de l’exposition, pendant laquelle il ne m’avait plus lâché, et où il avait alors proposé de me montrer sa collection de livres d’art masculin et de dîner ensemble chez lui. Il était sympathique, je n’avais aucun plan de prévu, la proposition paraissait alléchante — à l’image de mon hôte —, et quel risque courais-je, à part peut-être celui d’être déçu ?
Ce fut en voiture que nous étions donc allés chez lui, une belle villa de plain-pied près du Grau-du-Roi, que nous atteignîmes après trois quarts d’heure environ. Nous étions rentrés à son domicile et j’avais suivi son exemple pour me déchausser aussitôt à l’entrée, comme je le faisais d’ailleurs chez moi. Pieds-nus sur le sol carrelé, il ne faisait toutefois pas froid.
“— Après avoir transpiré toute une journée chaude comme ça, j’aime bien prendre une douche. Ne te gêne pas et fais pareil”, m’avait-il intimé. Comme j’avais hésité à me dévêtir bien que je fusse déjà peu couvert, il avait reprit :
“— Ne sois pas timide !” et comme pour accompagner sa phrase, il s’était retrouvé entièrement nu devant moi.
Je m’étais exécuté pour lui faire face dans le même appareil. Il était bien plus grand que moi, et fort pourvu. La différence était flagrante, avec un diamètre probablement au double déjà au repos, et je m’étais pris à m’imaginer le sortant de cet état afin qu’il s’exprimât pleinement.
Ses pensées sans doute symétriques, il avait compris que je le désirais et que j’étais ce que l’on appelle un “passif” dans une relation homosexuelle. En effet, j’aime recevoir, être un objet de plaisir, dominé ; était-ce en réaction à ce que la vie professionnelle m’imposait, à mon corps défendant ?
Il m’avait désigné la douche afin que je pusse me rafraîchir, et accompagné jusqu’à la salle de bains. Je m’étais lavé généreusement avec de l’eau à peine tiède, car la température ambiante restait élevée même en fin d’après-midi. J’en avais profité pour me caresser le corps en me savonnant abondamment, m’attardant notamment autour de mes tétons, puis mon entrejambe, où mon majeur s’était montré à la fois chatouillant et curieux, au point d’en pousser délicatement le seuil, déjà détendu par l’eau tiédie, et d’y entrer comme invité. Je me préparais ainsi à ce début de soirée en m’attendant à chaque instant à le voir me rejoindre sous la douche, car je n’étais pas naïf ! S’il m’avait invité ici, et si je l’avais suivi, ce n’était pas seulement pour partager des lectures, aussi plaisantes et érotiques fussent-elles.
Cela n’était toutefois point arrivé. En me retournant, j’avais vu qu’il me regardait à travers la porte vitrée qui ne s’était guère embuée, qu’il avait observé mon manège et qu’il semblait à son tour m’évaluer. Je n’avais rien d’extraordinaire, j’étais plutôt petit, la peau très blanche et la barbe légère, mais j’essayais de me maintenir dans une forme relative et je restais assez mince avec mes cinquante-sept kilos, bien que j’eusse largement dépassé la cinquantaine. J’étais ainsi physiquement bien taillé pour un rôle de soumis, d’autant que mon côté pile était pourvu en courbes rebondies qui attiraient en général l’activité, alors que mon côté face restait modeste au centre mais avec de belles jambes (à ce qu’on m’a souvent dit) et une tête sans doute trop grande pour mon corps mais dont on pouvait tirer un avantage profond.
Revêtant le peignoir qu’il m’avait tendu, je m’étais installé sur le canapé en cuir en attendant qu’à son tour il sortît de la douche pour me rejoindre.
J’étais bien, dans cet état de relaxation et de tension à la fois, quand on sait que l’on va bientôt passer un moment intense avec un nouveau partenaire.
Les livres se succédaient, les tapas également, la boisson suivait. J’aimais toucher nonchalamment ses pieds avec les miens dans un mouvement irrégulier mais qu’il ne pouvait ignorer, tandis que mes mains continuaient leur tracé derrière l’étoffe de coton blanc sans plus se dissimuler désormais.
Un bruit derrière moi me fit sursauter. Je ne m’y attendais pas du tout, mais un grand gaillard était rentré et il se dirigeait vers nous.
“— Ah, voilà mon copain”, me dit mon hôte.
Il était immense, à ce qu’il me parût. Son corps d’ébène était au moins aussi puissant que celui de Mark (car c’était son prénom, j’en retranscris l’orthographe à l’aune de son accent), sa tête entièrement rasée me paraissait sévère et il me sembla avoir dépassé la trentaine. Il embrassa à pleine bouche mon voisin, puis vint me faire quatre bises alors que ce dernier nous présenta. Il s’appelait Félix.
Il repartit et j’entendis au son qu’il alla lui aussi se doucher. Il revint rapidement, également seulement vêtu d’un peignoir de soie mais de couleur rose, et je trouvais que celle-ci créait un certain contraste avec l’aspect viril du colosse, remarque que je m’étais faite juste avant concernant son prénom. Il s’installa sur un fauteuil en cuir, nous faisant face et nous observant.
J’avoue que cette nouvelle entrée me refroidit un peu de prime abord, mon esprit étant déjà parti explorer le corps de Mark et une légère humidité à mon extrémité matérialisant le désir que j’en avais. Mais sous les yeux de celui qu’il m’avait présenté comme son copain, je me sentais mal à l’aise et me demandais quelles étaient en fait ses intentions, ce qui était permis ou pas, et ce qu’il fallait faire à présent.
“— Que penses-tu de la différence entre érotisme et pornographie ?”, me demanda-t-il tout de gob avec un regard qui se voulait rassurant.
“— Je pense que l’érotisme est le désir de l’esprit, et la pornographie son prolongement en actes. On ne peut concevoir l’un sans l’autre, à mon avis. Je ne suis pas contre le porno, bien au contraire, il faut bien que le corps exulte, si l’on veut être émoustillé par l’érotisme.
— Tu as déjà joué dans un porno ?
— Alors en fait… oui”, et la question m’étonnait car elle me paraissait incongrue. Mais de toute évidence il avait vu juste, et j’expliquai comment je m’étais retrouvé dans des scènes de groupe en pratiquant sexe et BDSM dans un rôle de parfait soumis. Je dus même en donner le titre, La piXine, nul doute qu’il irait le visionner un jour s’il aimait ce style. J’en ai d’ailleurs relaté le tournage sur mon blog éponyme.
Il pivota soudain vers moi, ôtant totalement son peignoir déjà largement ouvert, mettant un de ses pieds sur mes jambes et l’autre derrière moi sur le dossier du canapé, découvrant entièrement son appareil qui s’offrait à mon regard entre ses jambes écartées.
“— Dans cette position, je fais de l’érotisme ou du pornographique ?
— Et bien ça dépend”, répondis-je, essayant de ne pas me démonter (s’en chargerait-il ?) et me disant qu’il passait à l’attaque. “Cela tient de l’érotisme façon Courbet en une sorte d’origine du monde masculin”, même si j’y voyais plutôt une provocation invitante. “Ou bien du porno si ça se transforme en actes, comme je disais.
— Montre-moi.”
Week-end à hommes

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À paraître : – Chapitre V — Déjeuner sur l'herbe – Chapitre VI — Le feu de l'Enfer – Chapitre VII — Gens de la fontaine – Chapitre VIII — Je suis de la partie – Chapitre IX — Le prisonnier – Chapitre X — Châtiment sans crime – Chapitre XI — Sur la plage, abandonné – Chapitre XII — Exposé
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